Le conflit avec l’Iran a remis à l’ordre du jour un thème d’investissement de longue date : la vulnérabilité énergétique des nations. Si les marchés ont initialement chuté dans le même élan, des disparités régionales ont émergé depuis, compte tenu de la sensibilité des économies et des marchés cotés d’Europe et d’Asie aux flambées des cours du pétrole et du gaz. Sachant que plus de 40% de l’énergie transportée par le détroit d’Ormuz sont destinés à l’Inde, à la Chine et à d’autres pays asiatiques, la pénurie d’énergie est une véritable inquiétude à court terme. L’Europe, pour sa part, est particulièrement sensible à la hausse des coûts mondiaux du gaz et de l’énergie, ce qui pourrait être problématique en termes d’inflation.
Les chocs pétroliers étant généralement stagflationnistes, ce numéro de Simply put analyse leurs conséquences à court et à moyen terme dans différentes régions.
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A court terme : surveillons la dépendance aux importations d’énergie et aux combustibles fossiles
La question de la pénurie, liée au degré de dépendance des différents pays aux combustibles fossiles importés, est pertinente à court terme. Deux mesures clés nous aident à l’analyser1:
- Dépendance aux importations d’énergie. Cette mesure illustre le degré de dépendance d’un pays à l’énergie importée. Elle se calcule en divisant les importations nettes d’énergie (c’est-à-dire les importations moins les exportations) par la consommation totale d’énergie. Elle est exprimée en pourcentage : plus le pourcentage est élevé et plus la dépendance aux sources d’énergie étrangères est importante. Un taux de 100% indique une dépendance totale. Les pays qui exportent plus d’énergie qu’ils n’en importent affichent des valeurs négatives, mais celles-ci sont souvent ramenées à zéro dans les analyses (comme c’est le cas ici). La Banque mondiale et l’Agence internationale de l’énergie utilisent cette mesure standard pour déterminer le degré de vulnérabilité face aux perturbations de l’offre.
- Dépendance aux combustibles fossiles. Cette mesure détermine la part des combustibles fossiles dans la consommation totale d’énergie d’un pays. L’indice va de 0 à 100, 0 indiquant une absence totale de combustibles fossiles et 100 une dépendance totale à ces combustibles. Le calcul consiste à diviser la consommation d’énergie issue de combustibles fossiles par la consommation totale d’énergie, puis à multiplier le résultat par 100. Notre analyse se fonde sur les données du rapport « Statistical Review of World Energy » 2025 de l’Energy Institute, qui applique une « méthode par substitution » constante afin de garantir des comparaisons équitables entre les pays.
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La figure 1 présente les résultats de cette analyse, qui remettent en question plusieurs idées préconçues :
- L’Asie est la région la plus dépendante aux combustibles fossiles, mais ce chiffre global masque des disparités entre les pays. Les avancées réalisées par la Chine dans le domaine de l’électricité solaire la placent au même niveau que les Etats-Unis, un exportateur net d’énergie.
- Toutefois, l’Asie est la région la moins dépendante aux importations de pétrole. Même la Chine (qui achète 10% du pétrole transitant par le détroit d’Ormuz) a diversifié son approvisionnement en combustibles fossiles, échappant ainsi, au moins partiellement, à une dépendance pétrolière exclusive.
Ces résultats suggèrent que l’exposition de l’Asie aux combustibles fossiles n’est pas concentrée sur un même produit. Les diverses sources d’énergie nucléaire et hydroélectrique de l’Europe rendent la région moins dépendante aux combustibles fossiles, mais sa dépendance au pétrole lui-même est plus élevée. La région achète peu de pétrole au Moyen-Orient, et pas du tout en Iran, mais toute flambée des cours a une incidence directe sur le coût de ses importations en provenance d’autres pays. Les Etats-Unis ne dépendent plus des importations de pétrole depuis le gouvernement Obama, mais restent néanmoins fortement tributaires des combustibles fossiles.
Maintenant que nous avons déterminé le degré de dépendance de chaque région, la question est la suivante : laquelle est la plus vulnérable à un choc pétrolier à moyen terme ?
FIGURE 1. Importations de pétrole et combustibles fossiles : dépendance au niveau régional et national2
Conséquences sur la croissance / sur l’inflation
Les chocs pétroliers entraînent généralement une hausse de l’inflation et/ou un ralentissement de l’activité économique, en raison de leurs répercussions sur l’industrie, qui ont déjà été clairement identifiées. Lutz Kilian, vice-président de la Réserve fédérale de Dallas, a notamment souligné que « les chocs pétroliers ont des effets différents sur l’économie américaine, selon leur origine3». James Hamilton, dans une étude réalisée pour le Brookings Institute, conclut quant à lui qu’ils « ont fortement freiné la croissance économique aux Etats-Unis et ailleurs4».
Aucun choc pétrolier n’est identique à un autre et il en est de même pour les pays, qui réagissent différemment en fonction de leurs propres facteurs d’inflation et d’activité économique. La figure 2 montre la corrélation entre l’inflation et la production industrielle durant les douze mois suivant une flambée des prix de l’énergie, au travers de diverses sources d’énergie fossile : WTI et Brent pour le pétrole, TTF (Title Transfer Facility, point virtuel d’échange de gaz naturel aux Pays-Bas) pour le gaz, principalement importé par l’Europe. Ces graphiques clarifient les perspectives à moyen terme pour l’Asie et l’Europe par rapport aux Etats-Unis :
- Inflation. L’Asie semble être moins exposée que l’Europe, dont l’économie est extrêmement sensible aux hausses des cours du TTF (c’est précisément ce qui s’est passé récemment, avec une hausse qui pourraient atteindre 90%5). Les Etats-Unis sont également sensibles aux cours du gaz. Cette situation est problématique parce que la Réserve fédérale américaine (Fed) et la Banque centrale européenne (BCE) pourraient se trouver confrontées à un choc inflationniste dû à l’offre. Or, nous disposons de peu d’informations sur leur fonction de réaction. A la Fed, un nouveau président prendra bientôt ses fonctions. A la BCE, Christine Lagarde devrait quitter son poste de présidente avant la fin de son mandat en octobre 2027. En outre, l’Europe s’est récemment montrée résolument déterminée à lutter contre l’inflation.
- Production industrielle. En tant qu’exportateur net de pétrole, les Etats-Unis ne devraient pas nécessairement subir de contraction de leur production industrielle en cas de hausse des cours. En revanche, l’Europe et la Chine sont affectées par la hausse des cours du pétrole et du gaz, présentant une corrélation négative plus ou moins égale. L’Europe dépend moins de la production industrielle, qui ne représente que 15% de son PIB, contre 25% pour la Chine et 35% pour l’ensemble de l’Asie.
En résumé, l’Europe est donc exposée à des pressions inflationnistes et à une production industrielle restreinte. L’Asie semble moins affectée par l’inflation, mais la hausse des prix de l’énergie pourrait freiner son activité industrielle à court terme, même si cet effet est susceptible de n’être que temporaire. Au-delà de ces grandes tendances régionales, le degré de vulnérabilité varie d’un pays à l’autre.
FIGURE 2. Inflation et production industrielle : corrélation avec un choc pétrolier, par région6
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Principales vulnérabilités : perspectives à court et à moyen terme
Pour déterminer le degré de vulnérabilité des régions et des pays face à cette flambée des prix de l’énergie, il faut donc identifier ceux qui sont susceptibles d’être plus exposés à une hausse de l’inflation et à un ralentissement de la production industrielle. La figure 3 montre les dix pays les plus affectés par les risques en matière d’inflation et de production industrielle. Nos conclusions sont simples :
- Court terme. L’Asie fait face à un risque de pénurie d’énergie, mais celui-ci est partiellement compensé par la diversification de ses sources d’importation de combustibles fossiles. L’Europe est confrontée à des pressions inflationnistes plus immédiates, principalement en raison de sa dépendance au gaz. Les Etats-Unis semblent protégés contre le risque de pénurie grâce à leur statut de producteur de pétrole.
- Moyen terme. La double vulnérabilité de l’Europe face à l’inflation et à la contraction industrielle laisse présager une période d’ajustement plus difficile, compliquée par des considérations monétaires, les membres les plus récents de la zone euro connaissant déjà une inflation de plus de 2%. Les pressions sur le secteur industriel asiatique pourraient être atténuées par des taux d’intérêt accommodants, l’inflation étant moins préoccupante dans les pays concernés. L’Inde et les pays d’Asie de l’Est devraient être plus exposés que la Chine.
FIGURE 3. Corrélation d’un choc pétrolier avec l’inflation et la production industrielle, par pays7
Des moteurs de croissance renforcent la résilience de l’Asie
Malgré le choc énergétique, l’Asie bénéficie encore de moteurs de croissance structurels. Les marchés de la région traversent une phase de liquidité abondante depuis plusieurs années, alimentée par la baisse des taux américains, l’assouplissement des politiques monétaires régionales, le rapatriement des capitaux et le niveau élevé de l’épargne chinoise. Malgré notre manque de visibilité sur la future direction des taux de la Fed, nous voyons peu de scénarios susceptibles de remettre sérieusement en cause cette évolution favorable.
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Bien que la Chine poursuive ses importations de pétrole, le pays s’est imposé comme leader mondial de l’électrification verte, comme en témoigne sa domination des technologies solaires et de batterie. La réorientation vers des chaînes d’approvisionnement régionalisées, qui s’accélère depuis le premier conflit commercial avec Donald Trump en 2018, est également un atout. Pour finir, la dynamique de consommation et le vieillissement démographique renforcent l’adoption de l’intelligence artificielle et favorisent les investissements dans la productivité.
En d’autres termes, Simply put, la vulnérabilité de l’Europe face au choc pétrolier tient principalement aux pressions inflationnistes. L’exposition de l’Asie, à travers son activité industrielle, ne devrait pas entraver ses moteurs de croissance structurels.
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Nos indicateurs en temps réel montrent actuellement que :
- Notre indicateur en temps réel de la croissance mondiale a progressé, grâce au rebond significatif de la Chine, soutenu par l’amélioration des données sur les exportations. A noter toutefois qu’il a reculé dans la zone euro.
- Nos indicateurs d’inflation ont eux aussi progressé, sauf celui des Etats-Unis qui a reculé. La hausse de notre indicateur en temps réel de l’inflation de la zone euro l’a porté au seuil de 50%.
- Notre signal de politique monétaire est resté globalement stable, avec une légère baisse observée aux Etats-Unis et en Chine.
Indicateurs en temps réel pour la croissance mondiale : évolution à long terme (à gauche) et récente (à droite)
Indicateurs en temps réel pour l’inflation mondiale : évolution à long terme (à gauche) et récente (à droite)
Indicateurs en temps réel pour la politique monétaire mondiale : évolution à long terme (à gauche) et récente (à droite)
Note explicative : l’indicateur en temps réel de LOIM rassemble différents indicateurs économiques à un moment précis, afin de déterminer la probabilité de survenance d’un risque macroéconomique donné, comme la croissance, les surprises en matière d’inflation et les surprises en matière de politique monétaire. L’indicateur en temps réel va de 0% (croissance faible, surprises en matière d’inflation modérées et politique monétaire accommodante) à 100% (croissance forte, risque élevé de surprises en matière d’inflation et politique monétaire restrictive).