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Régionalisation : l’attrait de l’Asie pour les investisseurs dans un monde à systèmes multiples
Dhiraj Bajaj
CIO, Asia Fixed Income and Equities
Florian Ielpo, PhD
Head of Macro
points clés.
Ces dernières années, les tensions géopolitiques croissantes et une série de chocs sur les marchés ont contraint les gouvernements et les entreprises à privilégier la résilience au détriment de l’efficacité théorique
Loin d’être un simple réajustement temporaire, l’adoption d’approches plus sélectives et régionalisées marque un changement structurel du modèle économique mondial
La régionalisation donne naissance à un monde composé de multiples systèmes, dans lequel un plus grand nombre d’entreprises pourront générer davantage de bénéfices, et l’Asie est bien placée pour en profiter.
Avec la réouverture (momentanée) du détroit d’Ormuz, les conditions commerciales redeviennent favorables. Pourtant, ce conflit a rappelé une nouvelle fois la vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement mondiales et leur impact direct sur les marchés mondiaux. En coulisses, les tensions géopolitiques remodèlent l’économie mondialisée à travers un processus radical : la régionalisation.
Lors d’un récent webinar, nous avons analysé les opportunités d’investissement en Asie découlant de la régionalisation. (en anglais)
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Qu’est-ce que la régionalisation ?
Le commerce international n’a cessé d’évoluer depuis que l’économiste britannique David Ricardo a développé sa théorie de l’avantage comparatif au début du XIXe siècle. La nouvelle libéralisation des échanges après la Seconde Guerre mondiale a entraîné une fragmentation croissante de la production et le développement d’une chaîne de valeur mondiale, tandis que les modèles économiques évoluaient vers le « zéro stock » et la livraison « juste à temps » pour une efficacité maximale dans les années 1980. On peut considérer que la mondialisation a atteint son apogée juste avant la crise financière de 2008, lorsque le commerce international représentait près de 30% du PIB mondial (voir figure 1 ci-dessous).
FIGURE 1. Le commerce mondial en pourcentage du PIB mondial, 1960-20251
Cependant, depuis la crise financière, la part du commerce mondial dans le PIB s’est stabilisée. En coulisses, une série de chocs sur les marchés a contraint les entreprises à s’adapter et à sécuriser leurs chaînes d’approvisionnement. En même temps, les tensions géopolitiques ont incité les gouvernements à réévaluer et à revoir la gestion de leurs dépendances stratégiques.
Loin d’un simple ajustement temporaire, nous assistons à un réalignement de fond qui fait primer la résilience sur l’efficacité théorique. Il ne s’agit pas de la fin de la mondialisation, mais plutôt d’un changement structurel de l’économie mondiale qui s’oriente vers un modèle plus sélectif et régionalisé.
Dans un monde plus volatil et plus incertain, la quête d’efficacité des marchés se heurte à un besoin croissant de résilience. Bien que la mondialisation soit un système économique extrêmement efficace, elle reste très vulnérable à toute forme de perturbation.
Dès qu’une grande économie s’écarte d’un modèle de marché ouvert, son intérêt pour les autres pays s’en trouve diminué. La guerre commerciale de 2018 entre les Etats-Unis et la Chine a marqué le début d’un processus de repli qui s’est accéléré suite aux chocs de marché provoqués par la pandémie, la guerre en Ukraine et, plus récemment, le conflit au Moyen-Orient.
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Quelles sont les principales caractéristiques de la régionalisation ?
Le nouvel environnement géopolitique a révélé la vulnérabilité des pays face à quatre dépendances stratégiques :
Matières premières : accès aux ressources, à l’énergie et aux intrants critiques
Technologies : équipements, logiciels et propriété intellectuelle stratégiques
Défense : capacités militaires et de sécurité nationale
Chaînes de valeur : capacités industrielles clés
Pour réduire ces dépendances, les Etats et les entreprises se sont orientés vers un nouveau modèle économique, caractérisé par huit grandes tendances :
Friend-shoring : collaboration avec des partenaires de confiance
Near-shoring : production de biens à proximité des marchés nationaux
Reshoring : rapatriement de la production ou fabrication de biens essentiels sur le territoire national
Contrôles à l’exportation : restrictions sur le commerce de biens et de technologies sensibles
Politique industrielle : subsides, crédits d’impôt et soutien stratégique
Constitution de stocks : établissement de stocks stratégiques pour parer aux risques liés à la chaîne d’approvisionnement
Diversification des fournisseurs : réduction des risques en collaborant avec différents fournisseurs
Duplication des capacités : développement de capacités redondantes au niveau national afin de réduire les risques
Quelles sont les conséquences de la régionalisation ?
Plutôt que de commercer avec le partenaire le plus efficace, la régionalisation pousse les pays à établir des relations commerciales qui renforcent la résilience de leurs chaînes d’approvisionnement. La régionalisation s’accompagne d’une hausse significative des investissements stratégiques, les entreprises cherchant à réorganiser leurs chaînes de production afin de réduire leur exposition aux dépendances les plus critiques. Cet afflux d’investissements privés, dans un contexte d’augmentation de la dette publique, fait grimp0er le coût du capital. Dans le même temps, l’augmentation des stocks affecte l’équilibre entre l’offre et la demande, exerçant une pression à la hausse sur les prix des métaux industriels, des combustibles fossiles, des produits chimiques et même des biens manufacturés.
Quelles sont les implications pour les investisseurs ?
La régionalisation a trois conséquences majeures sur l’investissement :
Hausse du coût du capital : des dépenses d’investissement importantes tendent à pousser les taux réels à la hausse, en particulier dans un contexte de dette publique élevée et de vieillissement démographique
L’exposition géographique gagne en importance. Le pouvoir explicatif de la région économique sur l’indice MSCI All Country World Index (ACWI) est aujourd’hui plus élevé qu’à aucun autre moment depuis la bulle Internet (voir figure 2)
Une allocation sectorielle efficace s’avère essentielle, car les performances sectorielles ont varié d’une région à l’autre au cours des deux dernières années (voir figure 2).
FIGURE 2. Pouvoir explicatif de la zone géographique et des secteurs sur la performance de l’indice MSCI ACWI, 1996-20262
Comment la régionalisation s’opère-t-elle sur les marchés asiatiques ?
Un paysage géopolitique plus fragmenté et la hausse des prix du pétrole incitent les pays asiatiques à renforcer leur autonomie. Les investissements soutenus dans les secteurs de l’énergie, de la sécurité et de la technologie dynamisent les marchés du crédit asiatiques. Parallèlement, le positionnement de la région au cœur des grandes tendances structurelles (notamment l’IA) lui permet de mieux résister aux chocs de marché et de continuer à s’imposer comme un moteur essentiel de la croissance de l’économie mondiale.
Energie
Les efforts déployés par les Etats-Unis au début des années 2000 pour empêcher la Chine de s’implanter dans les secteurs du pétrole et du gaz ont conduit ce pays à électrifier son économie. La Chine est aujourd’hui un leader mondial dans les domaines de la mobilité électrique et des technologies de batteries, notamment en matière de stockage d’énergie destiné à pallier l’intermittence des renouvelables.
Les entreprises chinoises concentrent plus de 60% de la production mondiale de batteries. Ce marché devrait connaître une croissance considérable, portée par l’électrification des transports et de l’industrie à l’échelle mondiale ainsi que par les besoins croissants des centres de données dédiés à l’IA en énergie stable et disponible à la demande. Les sociétés chinoises prennent l’avantage sur leurs concurrents en matière de recharge rapide, de densité énergétique et de commercialisation des technologies et applications de batteries de nouvelle génération, notamment pour les robots humanoïdes et les engins de chantier.
Cas pratique : CATL
CATL3 est le plus grand fabricant mondial de batteries. Il détient environ environ 40% du marché mondial des véhicules électriques et du stockage d’énergie, et affiche une capitalisation boursière de plus de USD 250 milliards at the time of writing. The firm has a staff of environ 23 000 scientifiques spécialisés en électrochimie et en science des matériaux. Même si les moyens financiers n’étaient pas un obstacle, le manque de diplômés dans ces disciplines rendrait impossible la reproduction du modèle de CATL en dehors de l’Asie, ce qui, selon nous, lui confère un avantage concurrentiel inattaquable.
Technologie
Plus récemment, les Etats-Unis ont imposé des restrictions sur les exportations de puces et d’équipements de semi-conducteurs de pointe vers la Chine. Le gouvernement chinois a réagi en investissant massivement dans la production nationale de semi-conducteurs. Bien qu’elles accusent un retard d’un à deux ans par rapport aux technologies les plus avancées, les puces chinoises gagnent du terrain et présentent l’avantage d’être nettement moins chères que leurs équivalents.
Des acteurs mondiaux tels que Samsung, SK Hynix, Micron et Kioxia1 devraient continuer à dominer les infrastructures technologiques et les applications d’IA. Les entreprises chinoises sont néanmoins en bonne position pour occuper les segments laissés vacants, notamment dans l’électronique grand public. Parmi les principaux acteurs figurent CXMT, YMTC et les fournisseurs nationaux d’équipements AMEC et Naura Tech1. Il convient de noter qu’Apple1 a demandé à la Maison Blanche de retirer CXMT, un fabricant de puces DRAM, de la liste noire commerciale américaine afin de pouvoir acheter ses puces.
Les données satellitaires constituent un autre domaine dans lequel les Etats-Unis cherchent à asseoir leur influence – un enjeu rendu évident par le contrôle exercé sur l’utilisation du système Starlink de SpaceX1 lors des conflits en Ukraine et en Iran. SpaceX dispose de plus de 10 000 satellites en orbite basse qui alimentent Starlink, lequel détient 97% des parts du marché mondial du haut débit par satellite. Il est probable que l’Inde ait récemment subi des pressions de la part du gouvernement américain pour attribuer des fréquences à SpaceX au lieu de les mettre aux enchères dans le cadre d’un processus plus ouvert, ce qui soulève des inquiétudes concernant la souveraineté des données et le contrôle des communications clés.
Cas pratique : Reliance Industries
Reliance Industries1 est la plus grande entreprise du secteur privé en Inde. Elle est le premier opérateur de télécommunications du pays, dont les 1,4 milliard d’habitants constituent un immense marché potentiel. Cette entreprise classée au Fortune 500 a récemment annoncé son intention de lancer 1600 satellites en orbite basse au cours des deux ou trois prochaines années. Cette initiative aidera le gouvernement indien à garantir son contrôle souverain sur les communications par satellite, tout en conférant à l’entreprise un monopole de fait (ou un duopole si Starlink est autorisé à opérer en Inde).
Un monde à systèmes multiples
La régionalisation signe le recul du modèle du « le gagnant rafle tout », longtemps dominant dans les secteurs mondialisés. Nous assistons à l’émergence d’un monde caractérisé par la coexistence de multiples systèmes, dans lequel un plus grand nombre d’entreprises ont le potentiel d’accroître leurs bénéfices.
Nous pensons que les entreprises asiatiques tireront leur épingle du jeu au sein de ces nouveaux systèmes localisés. Selon ce scénario, elles devraient voir se renforcer leur potentiel de croissance des bénéfices, tandis que les entreprises occidentales se heurteront à des barrières à l’entrée plus élevées dans des secteurs tels que les batteries, les technologies propres, les véhicules électriques et les données satellitaires. Par ailleurs, grâce à des coûts de production moins élevés et aux avantages liés à leur envergure régionale, les entreprises asiatiques peuvent être très compétitives sur les marchés internationaux. Nous estimons que cette dynamique offre un contexte porteur pour les marchés asiatiques du crédit et des actions.
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1 LOIM, Bloomberg, juillet 2026.
2 LOIM, Bloomberg, juillet 2026.
3 Toute référence à une société ou à une valeur mobilière spécifique ne constitue pas une recommandation d’achat, de vente, de détention ou d’investissement directement dans ladite société ou valeur mobilière. Il ne saurait être présumé que les recommandations faites à l’avenir dégageront des bénéfices ou égaleront la performance des valeurs mobilières citées dans le présent document.
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